Monsieur le Président, cher.es collègues,
A notre tour, nous adressons nos félicitations républicaines aux nouveaux maires de cette assemblée, ainsi qu’à toutes les candidates et tous les candidats, heureux ou malheureux, qui se sont engagé.es pour faire vivre la démocratie locale. Au moment où l’on entend que nos concitoyennes et concitoyens se détourneraient de la politique, la vie locale est l’échelon qui mobilise le plus, avec près de 900.000 candidates et candidats au total au premier tour des élections en France. Pourtant, à cette échelle aussi, l’abstention bat des records, avec plus de quatre inscrits sur 10 qui ne sont pas allés voter. Les guerres, les crises, la précarité économique, l’isolement, démoralisent nos concitoyens, leur laissant penser qu’une élection ne changera rien à leur quotidien.
Dans le même temps, la brutalisation de la vie publique fait parfois ressembler le terrain électoral à un champ de bataille, sur les réseaux sociaux, les plateaux des chaines d’infos, mais aussi sur les places publiques. Les agitateurs de passions tristes en font leur beurre, et par leurs manipulations du discours parviennent à inverser les valeurs républicaines ! Quand la droite s’allie avec l’extrême droite, en dévoyant le concept de « front républicain » contre les candidats de gauche et écologistes, on se dit qu’ils ont décidément oublié le Général de Gaulle et les valeurs de la Résistance ! Les candidats du Rassemblement National endossent par stratégie le costume de la respectabilité, mais leurs idées, elles, ne changent pas. Même si vous peignez un zèbre, à la première pluie, ses rayures réapparaitront. Les commentaires débridés ayant suivi l’élection du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, en sont une illustration.
On pensait que le local était un refuge pour nos concitoyens, mais là aussi le vent du dégagisme s’est mis à souffler. Certains ici ont pu sentir le vent du boulet, et promettent d’inscrire leur prochain mandat sous le signe de l’ultra-proximité, cabas sous le bras et poireau du marché. On entend ailleurs, brandis comme des trophées, l’abandon d’une zone de fraicheur en ville, la réouverture d’une rue piétonne aux voitures, l’allumage nocturne partout et toute la nuit, ou l’achat de sapins de Noël… comme si la politique se réduisait à de la communication, sans impact réel sur la vie ou les finances.
Et au lendemain de ces élections, dès la reprise des travaux de l’Assemblée Nationale, plutôt que de s’attaquer aux 100 milliards de fraude fiscale ou aux profits colossaux des compagnies pétrolières, les débats emboitent là aussi le pas de l’ex-président de l’Eure devenu premier Ministre, en préférant cibler de prétendues fraudes aux aides sociales, pour couper les vivres des plus démunis. Et on joue ensuite le sketch de l’ultra-proximité sur les marchés, dans un département qui était entièrement acquis au parti d’Emmanuel Macron aux élections législatives de 2017 et qui a basculé au RN dans 4 des 5 circonscriptions en 2022 après la crise des gilets jaunes.
La fuite en avant fait peut-être gagner un mandat, mais les conséquences aggraveront encore les crises. La crise sociale. La crise énergétique, qui lui est liée, et qui se répète de guerre en guerre. Quand certains réclament toujours plus d’argent public, quand d’autres voulaient il y a quelques semaines un moratoire sur l’arrêt de la production de véhicules thermiques, on se retrouve à chaque fois au pied du mur, parce que les solutions alternatives ne sont pas mises en place. L’isolation thermique pour diminuer les factures des ménages ; le développement du fret ferroviaire plutôt que des camions pour les marchandises ; des transports collectifs renforcés et performants ; des solutions d’auto-partage ; une électrification alliée à de la sobriété ; le développement d’énergies renouvelables permettant d’assurer notre indépendance et notre sécurité.
Une éolienne ou un parc photovoltaïque ne sont pas des cibles de guerre, comme une raffinerie ou une centrale nucléaire, elles ne menacent pas notre sécurité : ce sont des énergies de paix. Mais au lieu de s’engager dans cette voie novatrice de la sobriété et de l’indépendance, la France s’engage elle aussi dans la course à la démesure, et ajoute l’hubris française aux hubris américaine ou russe.
Ainsi, quand Emmanuel Macron vient en Normandie, c’est pour prôner le développement de l’énergie nucléaire, et toujours plus de datas centers pour nos intelligences devenues artificielles. L’eldorado des techno-solutionnistes, d’Emmanuel Macron à Marine le Pen en passant par vous, M. Morin, M. Margueritte, c’est aujourd’hui, en plus des mégas EPR hors de prix et hors de contrôle, les petits réacteurs que chacun pourrait développer sur son territoire. On se croirait revenu aux années folles du radium, qu’on mettait sur les aiguilles des réveils Bayard, dans les pommades ou les rouges à lèvres, pour une beauté radieuse ! Vous aurez bientôt, Madame, un mini-réacteur dans votre cuisine, un robot de compagnie pour vos vieux jours, et des PFAS dans l’eau de votre robinet. Est-ce ce monde que nous voulons ?
Pour finir, Monsieur le Président, à l’aune de ces enjeux colossaux, nous nous désolons une fois encore de la maigreur de notre ordre du jour. C’est la conséquence de ce que nous avons toujours dénoncé, qui consiste à déléguer la mise en place de vos politiques à la commission permanente, dans une chambre d’enregistrement loin des débats. Vous l’avez vous-même évoqué dans votre propos introductif, Monsieur le Président, avec les investissements agricoles. Nous regrettons également une fois de plus de devoir lire la presse pour avoir connaissance des politiques régionales, comme hier avec les 30 millions du Millenium ou le fonds Normandie Défense que vous venez d’évoquer.
Je vous remercie de votre attention.
