Monsieur le Président, chers collègues,
Il y a tout juste deux ans, lors de l’Assemblée plénière du 18 décembre 2023, nous vous appelions solennellement à ne pas engager la Région sur la voie de l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire régional de voyageurs sur les lignes normandes.
Reconnaissons-le : cet appel avait peu de chances d’être entendu. Votre attachement idéologique à la dérégulation avait, depuis longtemps déjà, scellé le sort de la gestion future de nos trains régionaux.
Deux ans plus tard, le constat est accablant. Que de temps perdu. Que de moyens mobilisés. Que de services administratifs sollicités. Que d’argent public engagé.
Et pour quels résultats concrets pour les usagers du rail ?
Aucun pour le moment. Et ce n’est pas terminé.
Car la plus grande supercherie est là : la mise en concurrence coûte cher. Très cher. Elle mobilise des armées de personnels, des procédures administratives lourdes, des études coûteuses, des travaux spécifiques… pour une valeur ajoutée proche de zéro.
Pourquoi ?
Parce qu’en faisant le choix de multiplier les opérateurs sur un même réseau, vous ajoutez de la complexité à un système déjà complexe. Tout ça pour des surcoûts. Et nous la voyons, commission permanente après commission permanente, cette note qui ne fait que s’allonger :
- des ateliers de maintenance à séparer,
- un système billettique à réinventer pour que l’usager ne s’y perde pas,
- des contraintes de coordination à anticiper,
- des coûts supplémentaires à absorber.
Et je ne reviens pas, s’agissant de l’étoile ferroviaire de Caen sur les 370 millions supplémentaires votés lors de la dernière assemblée plénière. Tout cela, c’est de la dépense publique. Et cette dépense n’améliore en rien le quotidien des usagers.
Elle est la conséquence directe, implacable, d’un choix politique : celui de la marchandisation du service public ferroviaire.
Faut-il le redire une fois encore ?
Non, l’ouverture à la concurrence n’était pas une obligation. Vous aviez une alternative claire : renouveler la convention avec la SNCF pour dix ans, plutôt que de livrer l’avenir de nos trains régionaux aux logiques marchandes. Tous les moyens aujourd’hui engloutis dans cette mise en concurrence auraient pu être investis directement dans l’amélioration du réseau et de la qualité du service, à l’heure où la lutte contre le dérèglement climatique impose de proposer de véritables alternatives à la voiture individuelle.
Car derrière l’affichage, derrière la communication, votre bilan ferroviaire est profondément préoccupant.
Votre bilan, c’est :
- la fermeture d’une dizaine de points d’arrêt en zones rurales et périurbaines en 2020,
- une offre insuffisante, mal cadencée, sans amplitude,
- et surtout une explosion des tarifs : +7 % en 2023, +2,9 % en 2024, +2,3 % en 2025, et encore entre 1 et 2 % annoncés en 2026.
- Des abonnements parmi les plus chers de France.
En réalité vous avez préféré fermer des guichets et des points d’arrêt. Deux lignes ont même été fermées, entre Le Havre et Rolleville et entre Serqueux et Gisors, avec un réel potentiel sur ces lignes, mais une exploitation désastreuse en termes d’offre.
Et que dire de votre prétendu « Plan Marshall du rail » ?
Quand on regarde les investissements consacrés aux infrastructures, on voit qu’ils sont particulièrement faibles : des opérations dites de « modernisation » qui ne sont en réalité que des opérations de maintenance, de maintien à niveau et qui n’ont permis :
- Aucun gain de vitesse,
- Aucun gain de capacité,
- Aucune électrification.
Quant aux projets de réouverture de lignes, ils sont aujourd’hui abandonnés : Rouen–Évreux, Caen-Flers ou encore Glos-Honfleur.
Alors, quand on parle d’ouverture à la concurrence, on oublie aussi trop souvent les leçons du passé.
La libéralisation du fret ferroviaire a conduit à l’effondrement de la part modale du train au profit du routier. On oublie également les expériences étrangères : la Norvège, le Royaume-Uni, l’Allemagne, où la faillite d’Abellio, filiale de Keolis a contraint la Deutsche Bahn à reprendre la main.
Que ferez-vous demain si un opérateur privé fait faillite sur notre réseau régional ?
On oublie enfin que la fragmentation de l’exploitation fragilise mécaniquement la continuité du service, notamment en cas de travaux ou de perturbations.
Quand on parle d’ouverture à la concurrence, on veut bien mettre en avant l’apparence d’une amélioration de service à court terme mais en oubliant que les logiques marchandes impliquent en retour des stratégies commerciales agressives dont les conséquences néfastes se révéleront demain et devront être prises en charge par la collectivité publique.
Alors non, nous ne voyons pas en quoi l’ouverture à la concurrence améliorerait durablement le rail en Normandie, quand votre exécutif refuse d’en faire une véritable priorité politique.
En 2025, nos efforts devraient se concentrer sur un plan rail à la hauteur des enjeux sociaux et climatiques.
Nous aurions pu travailler sur :
- La réouverture de haltes et de guichets fermés,
- Les efforts d’investissements à consentir sur les infrastructures
- L’activation du versement mobilité pour garantir des marges de financement, versement mobilité que vous refusez de mobiliser
- Une politique tarifaire accessible, notamment aux jeunes,
- Le renforcement des services et de la présence humaine dans nos gares,
- La remise en service des lignes fermées au trafic voyageurs.
- La mise en œuvre des services express métropolitains à Caen et à Rouen
C’est cela qu’attendent les citoyens usagers et les cheminots mobilisés aujourd’hui. Ils attendent une autre politique ferroviaire. Mais vous ne leur proposez qu’une chose : sacrifier l’avenir du service public du TER sur l’autel de l’ouverture à la concurrence.
Vous l’aurez compris, sur ce dossier, notre opposition fut, demeure et demeurera.
Je vous remercie.
