Monsieur le Président, cher.e.s collègues,
Alors qu’un épisode caniculaire d’une intensité exceptionnelle s’installe dans notre pays, je souhaite d’abord avoir une pensée pour toutes celles et tous ceux qui en subissent déjà les conséquences.
Cette situation nous renvoie inévitablement à l’été 2003, qui demeure l’un des plus grands drames sanitaires de notre histoire récente. Près de 15 000 personnes avaient alors perdu la vie en France en quelques semaines, souvent dans l’indifférence générale et au prix d’une impréparation collective dont nous avons tous gardé le souvenir. Cet épisode avait agi comme un électrochoc et révélé la vulnérabilité de notre société face aux événements climatiques extrêmes.
Vingt-trois ans plus tard, les canicules ne sont plus des événements exceptionnels. Elles sont devenues une réalité récurrente de nos étés (pour ne pas dire de nos printemps). Selon les climatologues, leur fréquence, leur durée et leur intensité continueront d’augmenter dans les décennies à venir sous l’effet du dérèglement climatique.
Derrière les chiffres et les courbes de température, il y a des réalités humaines très concrètes.
Je pense à celles et ceux qui vivent dans des logements mal isolés, de véritables bouilloires thermiques qui se transforment en fours dès les premières chaleurs et où il devient impossible de trouver le sommeil ou simplement de récupérer la nuit.
Je pense aux élèves, aux enseignants et à l’ensemble des personnels éducatifs qui doivent poursuivre leurs activités dans des établissements parfois inadaptés aux fortes chaleurs, dans des salles de classe surchauffées, dans des cours largement minérales où l’ombre et la fraîcheur demeurent trop rares.
Je pense également à toutes celles et ceux qui continuent de travailler malgré des conditions devenues particulièrement éprouvantes : les ouvriers du bâtiment exposés en plein soleil, les agents des collectivités, les éboueurs, les facteurs, les personnels des transports, les aides à domicile, les soignants ou encore les salariés de nombreux entrepôts et ateliers où la température devient parfois difficilement supportable.
Comme souvent face aux crises environnementales, ce sont les plus modestes qui sont les plus exposés. Ceux qui disposent du moins de ressources pour adapter leur logement, ceux qui n’ont pas la possibilité de quitter les centres urbains les plus minéralisés, ceux dont les conditions de travail offrent le moins de protection face aux fortes chaleurs.
Et pourtant, à chaque nouvel épisode, nous avons parfois le sentiment de redécouvrir le problème.
Bien sûr, des dispositifs existent. Il y a le plan national canicule. Il y a les aides à la rénovation énergétique. Il y a les mesures de prévention mises en œuvre par les collectivités. Mais soyons lucides : l’ampleur des transformations nécessaires pour adapter notre pays à un climat qui se réchauffe rapidement demeure très largement sous-estimée.
Adapter nos logements, végétaliser nos villes, désimperméabiliser les sols, protéger les travailleurs et nos paysans, rénover massivement les établissements scolaires, repenser l’aménagement urbain et notre modèle agricole, renforcer les services publics de prévention : tout cela exige des investissements considérables et une volonté politique constante.
Or force est de constater que l’écologie continue trop souvent d’être reléguée au second plan des priorités publiques. Les politiques environnementales apparaissent fragilisées, soumises aux arbitrages de court terme, tandis que se multiplient, ici comme ailleurs en Europe, les tentatives (venues de la droite et de l’extrême droite) de remise en cause de protections environnementales pourtant patiemment construites depuis plusieurs décennies.
Le paradoxe est saisissant : au moment même où les effets du dérèglement climatique deviennent visibles et palpables pour chacune et chacun d’entre nous, certains persistent à considérer les exigences écologiques comme une contrainte secondaire, comme une punition plutôt que comme une nécessité vitale.
La chaleur qui frappe aujourd’hui notre pays n’est pas seulement un épisode météorologique. Elle constitue un rappel brutal de la responsabilité qui nous incombe collectivement : celle de préparer nos territoires aux conséquences déjà présentes du changement climatique, mais aussi celle d’accélérer les politiques permettant d’en limiter l’aggravation.
Car la véritable impréparation ne serait plus aujourd’hui de ne pas savoir. Elle serait de savoir, et de ne pas agir à la hauteur de l’enjeu.
Face à cette réalité climatique, les demi-mesures ne suffiront plus. Cela suppose des choix clairs, notamment en matière de transports. Et c’est pourquoi j’aimerais revenir sur cette déclaration que vous faisiez le 4 mai dernier, Monsieur le Président : « Les projets routiers, c’est fini ! »
Je dois vous avouer avoir relu cette phrase à plusieurs reprises pour m’assurer de son auteur, avant de vérifier la date à laquelle elle avait été prononcée. Car il est rare qu’une déclaration soit à ce point en rupture avec les positions défendues depuis tant d’années par celui qui la prononce.
Vous l’avez peut-être remarqué : malgré le caractère tardif — et sans doute quelque peu contraint — de cette conversion à la sobriété routière, nous ne pouvons que nous en réjouir.
Car c’est précisément la direction que nous défendons depuis longtemps. Celle qui consiste à assumer des choix clairs plutôt qu’à pratiquer le « en même temps ». Celle qui vise à construire avec les Normandes et les Normands de véritables alternatives à la dépendance au pétrole et à la voiture individuelle, en développant massivement les transports collectifs, le ferroviaire et les mobilités du quotidien.
Mais une déclaration, aussi spectaculaire soit-elle, appelle désormais des actes.
Que deviennent les 205 millions d’euros que la Région prévoyait de consacrer au contournement Est de Rouen ? Quelle part a d’ores et déjà été consommée ? Ces crédits seront-ils réaffectés à d’autres priorités, notamment au ferroviaire, ou disparaîtront-ils purement et simplement des investissements régionaux ?
Qu’en est-il également des nombreux autres projets routiers soutenus, cofinancés ou inscrits dans les différentes programmations régionales, notamment dans le cadre du Contrat de plan État-Région ?
Car si, vraiment, « les projets routiers, c’est fini », alors une clarification s’impose. Projet par projet. Euro par euro.
La Région doit indiquer clairement de quels aménagements elle se retire, quels financements seront réorientés et quelles nouvelles priorités elle entend désormais poursuivre.
C’est à cette condition que cette déclaration pourra être perçue comme un véritable changement de cap, et non comme une simple formule de circonstance dont il faut reconnaitre que vous avez le secret Monsieur le Président.
Toujours au chapitre des transports, et comme vous le savez, depuis l’origine, les écologistes se sont opposés à l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire régional de voyageurs. Nous avons souvent eu le sentiment que nos alertes étaient accueillies avec le même scepticisme que celles formulées pendant des années contre le contournement Est de Rouen. L’actualité récente montre pourtant qu’il n’est jamais inutile d’écouter ceux qui contestent les évidences du moment.
Je souhaite sur ce sujet avoir un mot pour les cheminotes et les cheminots mobilisés ces dernières semaines partout dans le pays.
Derrière les perturbations que peuvent connaître les usagers, il y a des femmes et des hommes qui alertent sur l’avenir du service public ferroviaire et sur les conséquences de l’ouverture à la concurrence engagée depuis plusieurs années.
Car au fond, la question posée n’est pas seulement celle des conditions de travail ou des rémunérations. Elle est celle du modèle ferroviaire que nous voulons pour demain.
On nous promet qu’avec la concurrence viendra naturellement davantage d’efficacité, davantage de qualité de service et une meilleure maîtrise des coûts. Pourtant, les retours d’expérience disponibles invitent à davantage de prudence et de nuance ; Nous savons même déjà qu’en Normandie, l’ouverture à la concurrence n’est pas synonyme d’économies. Les coûts liés aux procédures, à l’ingénierie juridique, à la réorganisation du système et à la création de nouvelles structures viennent largement relativiser les gains annoncés. Là encore, les promesses initiales méritent d’être confrontées à la réalité.
Car la mise en concurrence entraîne une fragmentation progressive du système ferroviaire. Là où prévalait une logique de réseau intégré, apparaissent désormais une multiplication d’opérateurs, de filiales, de contrats et d’interfaces qui complexifient l’organisation du service et affaiblissent parfois sa cohérence d’ensemble.
Pour les salariés, cette transformation s’accompagne souvent d’une dégradation des conditions de travail et d’une pression accrue sur les effectifs au nom des gains de productivité recherchés. Les inquiétudes exprimées par les organisations syndicales à cet égard méritent d’être entendues.
Pour les collectivités publiques, les économies promises restent encore à démontrer sur le long terme. Car lorsqu’il s’agit d’assurer la continuité du service, notamment sur les lignes les moins rentables ou dans les territoires les plus éloignés des grands centres urbains, c’est toujours la puissance publique qui demeure garante de l’intérêt général.
Et surtout, rien ne permet d’affirmer que la concurrence répondra aux défis majeurs qui sont devant nous : développer massivement l’offre ferroviaire, améliorer la desserte des territoires ruraux, rouvrir des lignes, accélérer la décarbonation des mobilités et rendre le train plus accessible.
Nous le répétons depuis longtemps : le train n’est pas un marché comme un autre. C’est un bien commun. C’est un outil indispensable de cohésion territoriale, de justice sociale et de transition écologique.
À l’heure où chacun s’accorde à reconnaître la nécessité de réduire notre dépendance à la voiture individuelle et aux énergies fossiles, la priorité devrait être de renforcer le service public ferroviaire, de lui donner les moyens de se développer et d’investir dans son avenir plutôt que d’organiser sa mise en concurrence.
C’est pourquoi nous entendons les inquiétudes exprimées par les cheminotes et les cheminots. Et c’est pourquoi nous soutenons leur demande de moratoire sur l’ouverture à la concurrence.
Non par conservatisme. Non par attachement au statu quo. Mais parce qu’il est légitime de faire une pause et d’évaluer objectivement les conséquences de cette réforme avant d’aller plus loin.
Quel bilan peut-on aujourd’hui tirer des premières mises en concurrence ? Quels bénéfices réels pour les usagers ? Quels impacts sur les finances publiques ? Sur les conditions de travail des salariés ? Sur la qualité et la continuité du service public ?
Ces questions méritent mieux que des réponses idéologiques. Elles méritent un débat transparent, fondé sur les faits et sur l’intérêt général.
Monsieur le Président, puisque la Région Normandie s’est engagée dans cette voie de l’ouverture à la concurrence, êtes-vous prêt à demander, vous aussi, ce temps d’évaluation et de clarification ? Êtes-vous prêt à soutenir un moratoire permettant de dresser un bilan sérieux avant de poursuivre une transformation aussi profonde de notre système ferroviaire ?
Car avant de mettre les opérateurs en concurrence, il faudrait d’abord mettre toutes nos forces au service d’une autre ambition : celle de développer le train, partout, pour toutes et tous.
Je vous remercie.
