La Normandie a une histoire forte en lien avec la deuxième guerre mondiale. De nombreuses familles ont été touchées par les bombardements liés à la Bataille de Normandie et nos villes et villages en ont longtemps porté les cicatrices.
Le Patrimoine de la Reconstruction, qui leur a permis de renaître, entre 1945 et le début des années 60, a longtemps été touché des stigmates d’un passé traumatique, auquel on a voulu tourner le dos. On parlait peu des bombardements dans les familles, et les immeubles de la Reconstruction avaient remplacé la vie d’avant, la vie d’avant-guerre, et ses souvenirs insouciants.
Certes, la Reconstruction a donné de l’emploi, le béton a coulé à flot, et les villes après-guerre se sont développées, en vidant les campagnes qui entraient dans le processus du remembrement, de la mécanisation et de la chimie.
C’était aussi le baby-boom, et le développement de la société de consommation : il fallait oublier la guerre, et le Patrimoine de la reconstruction a souffert de la mauvaise image liée aux mauvais souvenirs.
Puis est venu le boom de l’automobile et de l’étalement urbain dans les années 70, avec le développement du modèle pavillonnaire français et des supermarchés en périphérie. Les centres de nos villes moyennes et de nos bourgs sont devenus désuets, et le phénomène de vacance s’est accentué au fil des décennies.
Aujourd’hui, à l’heure où le modèle de l’étalement urbain est questionné, avec ses périphéries dortoirs, ses voies rapides, où toute la vie dépend de la voiture, avec la flambée des prix du carburant et du chauffage, les centres-villes reconstruits se parent d’une nouvelle attractivité : ils s’ancrent dans un modèle de la ville du quart d’heure, où l’on peut accéder aux services, aux commerces, à l’école, en se passant d’une voiture.
Les mauvais souvenirs de nos parents s’effacent, et nous redécouvrons les vertus d’une architecture fonctionnelle, qui a de nouveau son mot à dire. Les immeubles de la reconstruction, avec leurs commerces en rez-de-chaussée, leurs espaces communs larges et clairs, leurs appartements aux beaux espaces, redeviennent attrayants.
A condition bien sûr de les adapter aux nouveaux enjeux de notre temps : le changement climatique et le vieillissement de la population. Ce sont des enjeux de résilience, pour rafraichir les villes et les rendre accessibles à tous les publics – pour se loger, se déplacer, accéder aux services et aux commerces.
Il faut saluer le travail important qui a été mené jusqu’alors sur les copropriétés, qui sont des structures particulièrement délicates à rénover, et que le travail sur la labellisation des villes reconstruites a aidées, en permettant d’engager un dialogue avec les syndics, et en permettant une dynamique d’entrainement : la rénovation d’une copropriété incitant les copropriétés voisines à s’interroger sur leurs propres besoins. Cet accompagnement était vertueux, et il ne faut pas y renoncer en privilégiant les mono-propriétés, plus simples et plus lucratives à rénover.
Concernant les matériaux, il y a un travail important à mener avec les ABF, pour faire évoluer certains matériaux d’après-guerre, qui ne sont plus adaptés à l’heure actuelle, comme les plaques de béton et galets, par exemple dans le pays de Bray – le prélèvement des galets sur le littoral étant aujourd’hui strictement interdit.
On pense aussi au zinc, quand on sait qu’une surface en zinc au soleil peut atteindre 80 °C lors d’épisodes caniculaires de 40 °C, et que la surchauffe créée par ces toitures en zinc contribue à augmenter la chaleur globale des villes.
Enfin, si une attention particulière est portée à l’histoire locale et à l’utilisation de matériaux de qualité, en lien avec l’identité architecturale locale (la brique, le silex, la pierre calcaire), il faut veiller aujourd’hui à limiter le recours au béton, mal adapté au changement climatique et responsable d’impacts considérables sur l’environnement, par l’extraction des granulats et l’émission de gaz à effets de serre liés à sa fabrication très énergivore.
Pour terminer, le nouvel appel à projet prévoit aujourd’hui d’étendre les aides du dispositif aux études et aux travaux concernant la requalification d’espaces publics. Il faudra là aussi adapter le modèle d’après-guerre, qui était très minéral, faisant des villes des fours en période de fortes chaleurs.
On se souvient des 25 jeunes du SNU pris de malaise en juin 2019 lors de la cérémonie d’inauguration de la nouvelle place du Général de Gaulle devant l’Hôtel de ville d’Evreux. C’est l’exemple de ce qu’il ne faut plus faire en matière d’espace public.
On parle aujourd’hui de végétalisation, de désimperméabilisation, de drainage naturel des eaux pluviales, de trames verte, bleue et noire, de cheminements piétons, de pistes cyclables, de parkings perméables, bien loin des modèles d’aménagement des villes d’après-guerre.
Il faut à ce sujet saluer l’accompagnement précieux des CAUE, les Conseils d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement, dont c’est précisément le cœur de métier, de conseiller gratuitement les collectivités dans chaque département, et qui sont aujourd’hui menacés par la réforme du prélèvement de la taxe d’aménagement. Outre la mise en liquidation de la structure manchoise il y a quelques mois, en octobre 2025 (laissant 14 salariés sur le carreau), celle de l’Orne est à son tour menacée de dissolution, quand certaines structures se retrouvent « en cessation de paiement imminente » et que plusieurs autres ont échoué à recourir à l’emprunt… faute de banques qui suivent. C’est un véritable problème pour les villes qui voudront candidater et se faire accompagner.
A l’aune de tous ces points, nous ne pouvons que déplorer, pour finir, la fonte drastique de l’enveloppe allouée à ces projets, passant de 18,6M€ de subvention pour 250 projets en 2017-2018, sur un total de 55M€ consacré au Patrimoine de la Reconstruction ; à 1,5 M€ qui ont été votés lors de l’adoption du Budget Primitif 2026, pour un maximum de 5 projets situés au sein des villes labellisées « Patrimoine de la Reconstruction en Normandie », et avec une aide régionale désormais plafonnée à 30% maximum des dépenses éligibles en euros HT, dans la limite de 750 000 € par demande, soit une subvention plafonnée à 225 000€. Cela ressemble fort à un abandon du projet.
Pour cette raison, nous voterons contre cette délibération.
