Monsieur le Président, cher.e.s collègues,
Pour commencer, je voudrais prendre quelques instants pour évoquer la situation politique internationale particulièrement troublée. Une collectivité comme la Région, où nous travaillons à des schémas et des orientations stratégiques à dix ans ou davantage, une collectivité en quelque sorte du temps long davantage que du quotidien immédiat, doit forcément tenir compte de la situation mondiale, dès lors que celle-ci peut durablement affecter notre territoire et la vie de ses habitants.
Vous avez choisi, Monsieur le Président, d’exprimer récemment votre désaccord avec le Président de la République. Vous admettez que la Russie de Poutine est « une menace pour la stabilité et la sécurité en Europe ». Très bien. Mais, comme vous le dites vous-même, « tout le monde en convient ». Vous accusez ensuite le Président de la République de « faire croire que la France est directement menacée par une invasion russe ». J’ai pris le temps de ré-écouter l’intervention du Président de la République (et vous le savez nos désaccords avec le Président le République sont nombreux) Et je n’ai à aucun moment entendu quelque chose comme ça. Mais vous le savez très bien vous aussi, et je crains que ce ne soit ni l’exactitude ni le goût de la nuance qui guident vos déclarations.
Car vous avez choisi, surtout, de faire l’essentiel de vos déclarations dans les médias Bolloré, qui sont au journalisme, pour reprendre le mot de Clémenceau, ce que la musique militaire est à la musique.
Vous avez choisi d’accompagner de votre voix et de vos mots la petite musique des relais dans notre pays de la propagande de Poutine.
Vous avez choisi de reprendre les éléments de langage d’un régime agresseur et hostile à l’Union européenne, au moment même où le retournement d’alliances des Etats-Unis place l’Union européenne dans une situation de vulnérabilité historique.
Vous avez choisi de vous mêler à la cohorte des patriotes en papier mâché – et qui compte malheureusement d’éminents représentants sur les bancs de l’extrême droite qui nous font face ; vous avez choisi d’ergoter sur la réalité et l’ampleur de la menace russe pour le dégrader en petit sujet de politique intérieure. Cela n’appellera pas davantage de commentaires de notre part. Mais il fallait au moins que, dans cette enceinte où vous présidez, ces faits soient relevés.
Je reviens donc sans plus tarder aux sujets régionaux.
Nous nous étions quittés en décembre sur le vote d’un budget fondé sur des hypothèses dont nous savions qu’elles étaient largement incertaines eu égard au contexte institutionnel. Depuis lors le gouvernement Barnier est tombé, celui de François Bayrou a été constitué, une loi de finances, cette fois non censurée, a pu être adoptée. Dès lors que l’effort demandé aux collectivités se trouve divisé par 2, tout ou presque dans le budget 2025 de la Région serait à revoir et pourtant, l’ordre du jour de notre assemblée ne comprend aucune trace de décision modificative.
Pendant ce temps, les partenaires de notre collectivité intervenant notamment dans le domaine culturel, dans le domaine de l’accès à l’emploi ou encore dans le domaine de la transition écologique subissent des baisses subvention qui auraient largement pu être évitées. En l’état, ne pas réinterroger ces baisses traduirait une approche bien plus idéologique que budgétaire.
Mais ce n’est pas tout. Alors que ladite loi de finances ouvre enfin une perspective d’accompagnement du financement du ferroviaire via une part du versement mobilité réservé aux Régions, vous sortez le lance-flamme avant de vous perdre dans un discours anti-impôt. Votre refus entêté de recourir au versement mobilité est une faute politique, laquelle retardera encore les investissements à engager pour améliorer les trains du quotidien, pour accomplir ce qui est attendu des usagers normands depuis si longtemps. Dans le même temps, et ma collègue Laetitia Sanchez en reparlera sans doute dans un instant, vous enterrez définitivement le projet de liaison ferroviaire Louviers-Evreux et par là-même un train Rouen-Evreux. Quid de la réouverture d’autres lignes aujourd’hui fermées qui bénéficient pourtant d’un véritable potentiel à l’image de la Caen-Flers ? Quid du déploiement des RER métropolitains (SERM) ? Quid du fret ferroviaire qui aurait besoin d’un véritable accompagnement pour assurer le déploiement des infrastructures nécessaires à la desserte de nos entreprises ? Vous aurez dès lors beau jeu de vous justifier en indiquant que la Région n’aurait pas les moyens, la réalité est que l’exécutif régional ne se donne pas les moyens, là encore par choix idéologique.
Il ne serait pas envisageable d’achever cette intervention sans dire quelques mots des questions énergétiques pour un examen factuel qui, et je m’en excuse par avance, pourra se révéler difficile à entendre pour celles et ceux qui, comme vous Monsieur le Président, soutiennent sans réserve la nucléarisation de la politique énergétique régionale via l’accueil des premiers EPR 2.
Nous avons bien en mémoire le chantier de l’EPR de Flamanville, ses multiples malfaçons, ses 12 ans de retard et ses surcoûts abyssaux (23 milliards contre les 3,3 milliards promis à l’origine). « Plus jamais ça ! » péroraient celles et ceux qui se sont empressés de remettre une pièce dans la machine à l’heure où le Président de la République annonçait en 2022 la relance du programme électronucléaire.
C’est raté.
Alors que la conception de l’EPR 2 n’est pas achevée, le 14 mars, on nous annonçait déjà les premières malfaçons. Le béton prévu pour ce futur réacteur n’est pas conforme y compris l’ilot nucléaire censé abriter le réacteur.
Le 17 mars, et en à peine quelques heures, la date de mise en service des premiers EPR 2 était reportée de 3 ans (soit de 2035 à 2038).
Rappelons que les six paires d’EPR 2 étaient annoncées pour un coût de 51 milliards d’euros en avril 2021. La note grimpait à 67,4 milliards début 2024. Dans son récent rapport, la Cour des comptes parle d’une facture à 80 milliards, laquelle pourrait atteindre 100 milliards selon son président Pierre Moscovici.
Déjà les premières malfaçons, déjà les premiers dérapages de calendrier, déjà l’explosion des coûts.
Le tout pour un coût du MWh qui sera largement au-dessus des prix du marché dans un contexte où nos voisins européens font le choix de déployer massivement les énergies renouvelables, tandis que la France fragilise ses filières.
Prenons-nous un véritable risque à écrire la suite de l’histoire que nous connaissons si bien ? Pourrons-nous vraiment être surpris quand les vaillants du jour nous diront, dans dix ou quinze ans, bras ballants, que ça n’est pas passé comme prévu ? Qu’on fera finalement moins de réacteurs, que chacun d’entre eux coûtera plus cher et qu’ils ouvriront plus tard ?
Faire une erreur est une chose. La répéter est une faute.
Tout ceci serait comique si ce qui était en jeu n’était pas notre capacité, dans un contexte géopolitique et climatique qui va se durcir, à sécuriser nos besoins énergétiques sans aggraver encore le réchauffement. Et c’est maintenant – dans cette décennie – que ça se joue, comme le disent les multiples rapports du GIEC, de l’Ademe ou d’autres.
Pendant que l’on espère des miracles technologiques intenables, qu’on massacre consciencieusement les filières renouvelables et qu’on retarde l’électrification des usages, la part de nos besoins d’énergie restent couverts à 60% par les énergies fossiles. Et ce n’est ni en priant les dieux de l’atome ni en ignorant les faits que tout ça va changer. Plus nous tardons à engager la sortie des fossiles, plus nous continuerons de dépendre, pour nos voitures, pour notre chauffage, pour notre industrie, de la bonne volonté de Poutine, des Etats-Unis et des monarchies pétrolières.
Continuer dans cette voie, c’est ne tirer aucune leçon sérieuse de ce qui est sous nos yeux.
Telles sont, Monsieur le Président, cher.e.s collègues, les quelques réflexions dont je tenais à vous part à l’occasion de ce débat de politique générale.
Je vous remercie.